600 kilomètres de quiétude
Un voyage sur la route Billy Diamond invite à la découverte d’Eeyou Istchee, le territoire traditionnel cri, au Québec.
Par Andréanne Joly
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« Il faut absolument faire ce chemin-là pour tremper un pied dans l’eau de la baie James », croit Hélène Desgranges.
Elle habite à Radisson et a parcouru la route Billy-Diamond des dizaines de fois et ne s’en lasse pas. À ses yeux, c’est une expérience routière incontournable.
La route s’étire en pleine forêt boréale sur plus de 600 km. Elle traverse des rivières, des zones rasées par les feux de forêt, et des paysages immenses, avant d’atteindre la baie James. C’est une porte vers les grands barrages, mais aussi vers les communautés côtières Eeyou de la baie James.
La Billy-Diamond a un effet thérapeutique, a constaté Hélène Desgranges au fil des années. « On n’est pas dérangé. Il n’y a pas d’autres véhicules ou presque sur cette route-là. »
C’est à la fois une aventure routière unique en son genre, une communion avec la forêt et une immersion en plein le Nord.
À l’origine, on l’appelait la Route de la Baie James. Elle a été construite dans les années 1970, alors qu’Hydro-Québec élevait les puissants complexes La Grande, qui alimentent en hydroélectricité le Québec, l’Ontario et le nord-est des États-Unis.
Depuis 2020, elle porte le nom Billy-Diamond, en l’honneur d’un leader, politicien et militant en faveur du droit des Cris, originaire de Waskaganish.
Les équipes d’Hydro-Québec empruntent encore la route, mais elle invite aussi à découvrir le territoire traditionnel Eeyou Istchee et à explorer le Québec excentré, encore accessible par la route - pavée.
La forêt boréale défile. D’immenses rivières creusent le Bouclier canadien. Les renards, les lagopèdes, les orignaux et les loups circulent librement sur le territoire.
Le relais du KM 381, passé le 52e parallèle nord, constitue le seul arrêt entre Matagami et Radisson. Ce rendez-vous des routiers regroupe une station-service, une cafétéria, un dépanneur, des chambres.
Autour se dresse un décor de fin du monde, marqué par les feux de forêt, décrit Hélène Desgranges. En 1987, 2013 et 2023, les feux ont ravagé le paysage ici et là, le long de la route.
À partir de là, le paysage est de plus en plus clairsemé.
« Il y a des endroits magnifiques où la nature a repris son cours », poursuit notre guide.
D’ailleurs, le cycle du soleil dicte ses heures de voyage. Les couchers de soleil sur la Billy Diamond sont uniques, soutient-elle.
« Quand on passe là au coucher de soleil…» Les mots n’arrivent pas à décrire le paysage. « Je ne peux pas expliquer. C’est beau. »
Plusieurs haltes sont l’occasion de profiter autrement de cet espace quasi intouché. Généralement aménagées près de grandes rivières, elles permettent de se délier les jambes. Des sentiers sont tracés, autour.
À la rivière Broadback (KM 232), on peut installer un VR ou planter une tente et s’aventurer jusqu’au bord de l’eau.
La halte de la rivière Rupert (KM 257) est à proximité d’impressionnantes cascades.
Hélène Desgranges aime s’arrêter près de la rivière Opinaca (KM 411, une trentaine de kilomètres après le relais). « C’est vraiment une belle halte. Il y a une belle chute, un beau sentier tout petit. L’Opinaca, c’est vraiment un des beaux endroits pour dormir. Il y a des espaces qui donnent sur l’eau. On voit le réservoir. »
Le Vieux Comptoir, lui, est au KM 464. Environ 150 km séparent cette halte de Radisson.
La route réserve parfois des surprises. D’ailleurs, Hélène Desgranges garde secret l’emplacement de sa halte préférée.
« C’est un champ de thé du Labrador à perte de vue. L’odeur qui s’en dégage… Ça sent bon, waouh. » Elle aime s’y étendre et profiter de ce parfum. « Ce n’est pas quelque chose qu’on peut vivre ailleurs. »
Au kilomètre 617, à Radisson, un camping d’une quarantaine de lots offre la nuit à petit prix — avec douches, toilettes, électricité et eau courante.
La Jamésienne d’adoption conseille de s’installer aux terrains de camping - il y en a un aussi à Chisasibi - ou dans les haltes moyennant un don au gouvernement régional. Elle dissuade de s’installer sur les terres publiques — nommément celles d’Hydro-Québec.
En route, quatre communautés invitent à bifurquer en direction de la baie James : Waskaganish, Eastmain, Wemindji et Chisasibi. Chacune des communautés fait preuve d’une réelle envie de partager la culture et promet une expérience authentique.
Les ornithologues observent les oiseaux migrateurs à Wemindji ou Chisisabi. Les photographes animaliers, eux, s’aventurent sur la Transtaïga, un prolongement de la route Billy-Diamond, empruntée par les Cris, les travailleurs… et les adeptes de moto de gravier.
À Chisasibi, les artisans trouvent des perles, du tissu, des peaux, du fil à broder, des rubans et des souvenirs à l’Ouwah Store.
Le centre patrimonial et culturel local met en lumière l’histoire crie. Elle révèle aussi à quel point le détournement des rivières et la création des réservoirs a transformé l’environnement et le mode de vie des populations locales.
À l’est, plus profondément dans le continent, Radisson a poussé près du complexe Robert-Bourassa, la plus grande centrale hydroélectrique de l'Amérique du Nord. D’ailleurs, Hydro-Québec présente l’impressionnant développement hydroélectrique au centre d’interprétation Pierre-Radisson.
La centrale La Grande-1 et l’aménagement Robert-Bourassa offrent des visites guidées.
Mais avant de se rendre au bout de la route, il faut savoir prendre son temps.
L’expérience de grandeur s’impose à chaque kilomètre, à chaque rivière. La Billy-Diamond a, après tout, un caractère intemporel. Ici, on fait un avec le territoire, conclut Hélène Desgranges.
Andréanne Joly
Andréanne Joly explore les francophonies canadiennes — des destinations riches et singulières depuis 25 ans. Elle le ferait encore pendant 100 ans, tant la beauté et la diversité de ces destinations l’émerveillent. À titre de journaliste, elle collabore régulièrement au magazine Northern Soul, au journal L'Express de Toronto, au blogue touristique NorddelOntario.ca et avec l’Alliance du tourisme culinaire. Elle est l'une des quatre autrices du livre «En train au Canada», paru en 2025 chez Gallimard.