Là où la tradition devient conversation
Le réseau des Économusées est né au Québec dans l’objectif de soutenir des artisans en soif de partager leur savoir-faire avec le public. Il s’étend maintenant partout au Canada et au-delà des frontières.
Petit, Jacob Sheehan observait le public qui foulait les portes de la poterie d’étain familiale, à Mahone Bay, en Nouvelle-Écosse. Dans un atelier de construction de bateau du 19e siècle, les artisans d’Amos Pewter conçoivent des bijoux et des décorations originaux, inspirés de leur environnement.
Jacob voyait les étincelles briller dans les yeux des gens qui contemplaient le travail minutieux des artisans, qui versaient l’étain fondu dans un moule, et en ressortaient un pendentif qui évoquait leur voyage – un goéland, un dollar de sable, un phare.
Photo: Amos Pewter
Photo: Amos Pewter
Aujourd’hui, Jacob Sheehan passe encore beaucoup de temps dans les boutiques-ateliers. C’est lui qui est responsable de l’expérience de visite. Tous les jours, il voit à quel point les personnes ont envie de découvrir les pratiques, de parler avec les artisans.
Un Économusée, c’est une entreprise qui devient aussi un lieu de transmission – un musée en action. Le réseau soutient des artisans, comme Amos Pewter, qui ont décidé d’ouvrir leurs portes au public pour partager leur savoir-faire et d’ainsi mieux les imprégner de la destination.
«Les gens veulent vivre des expériences immersives. Ils veulent toucher, goûter, essayer», renchérit Carl-Éric Guertin, le directeur général du réseau Économusée.
Économusée du potier d’étain, Nouvelle-Écosse
Fondé en 1974 dans un atelier de construction de bateau, bâti en 1880 à Mahone Bay, en Nouvelle-Écosse, Amos Pewter est un pan d’histoire en soi, estime Jacob Sheehan. «C’est une expérience de pouvoir entrer ici.»
Le fondateur, Greg Amos, y sculptait des moules de cire, y versait l’étain, polissait les bijoux et les objets de décoration tout en accueillant le public. « Ça s’est développé très naturellement. Les gens étaient très enthousiastes et posaient des questions », raconte Jacob.
Aujourd’hui, l’atelier a été déplacé à l’étage, mais des artisans sont toujours présents au rez-de-chaussée, pour montrer l’art du métier, comme le faisait autrefois Greg Amos. Leur passion se transmet facilement aux touristes.
« Ce n’est pas une boutique de souvenirs comme les autres, fait valoir Jacob. On peut voir le processus de A à Z, du moule à la finition. C’est un art très visuel. »
Jacob aime particulièrement le moulage de modèles vivants, à partir d’étoiles de mer ou de dollars de sable recueillis à la plage locale, de feuilles. Son préféré, c’est un petit homard, moulé sur un vrai homard.
Photo: Amos Pewter
Photo: Amos Pewter
Dans les ateliers-boutiques d’Amos Pewter, des démonstrations ont lieu en continu, mais il est aussi possible de créer soi-même une pièce. « On montre le moulage. Les personnes participantes font la finition et peuvent ramener leur pièce à la maison. »
Les collections d’Amos Pewter sont inspirées de la nature, du patrimoine et de l’architecture de la Nouvelle-Écosse – le phare de Peggy’s Cove, l’église de Grand-Pré ou l’horloge d’Halifax, une autre aux partys de cuisine, avec des violons, et une consacrée à la faune locale, avec des baleines et des goélands.
De quoi se rappeler non seulement de la destination, mais aussi de ce qu’on y a vu et de ce qu’on y a vécu.
L’atelier principal de Mahone Bay et la boutique sur le front de mer d’Halifax sont ouverts en toute saison. Les boutiques-ateliers de Peggy’s Cove et de Charlottetown, à l’Île-du-Prince-Édouard, sont ouvertes en haute saison. (Il n’ y a pas de démonstration à la boutique de l’aéroport d’Halifax.)
Économusée des huiliers, Québec
Le TournevenT produit des huiles de première pression à froid biologiques, mais sa mission va plus loin : la maison démystifie la production des huiles alimentaires qu’on utilise au quotidien.
Dans l’atelier aménagé à cet effet, on voit chacune des étapes de production, de la plante à l’huile. « Ça fait en sorte que les gens ne voient plus qu’une simple bouteille », explique la copropriétaire, Audrey Bouchard.
Photo: TournevenT
Photo: TournevenT
L’aventure a commencé alors que le beau-père d’Audrey cherchait à assurer la relève de sa ferme, autrefois laitière, à Hébertville, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, une région où la terre est belle et où les conditions favorisent les cultures, notamment celle du canola.
Inspiré par les producteurs d’huile pressée à froid de Bordeaux, en France, la famille a remplacé les troupeaux par des oléagineuses, qui seraient notamment transformées en huile.
Aujourd’hui, le domaine d’Hébertville ressemble à un petit vignoble, avec en toile de fond le parc des Laurentides, une énorme réserve faunique.
Le TournevenT assure la production végétale, le nettoyage de grains et la transformation alimentaire.
«Pour faire de l'huile, ça prend du grain à 99,9 % de pureté, explique la scientifique de formation. Quand on récolte au champ, on est loin de la coupe aux lèvres.»
Leurs huiles de première pression à froid sont d’une fraîcheur étonnante, à des années-lumière de bien des huiles industrielles transportées sur des milliers de kilomètres.
Dès l’entrée, un magnifique jardin d’interprétation sert de petit laboratoire, où il est possible de voir et de sentir les fleurs de lin et d’autres plantes à différents stades de croissance. Un atelier permet de fabriquer et de parfumer sa propre huile, pendant que les guides lèvent le voile sur les incidences environnementales de la production, les secrets de la production, ainsi que les caractéristiques culinaires et gustatives des huiles biologiques, comme celles produites au TournevenT.
«On s’amuse, et c’est bon en plus», lance Audrey, tout sourire.
Le café, l’économusée et son espace dégustation, ainsi que l’atelier sont ouverts toute l’année. L’hiver, des sentiers de raquette mêlent grand air et saveurs.
Économusée du soufflage de verre, Québec
Giuseppe Benedetto est un artiste touche-à-tout accompli, pour qui la curiosité et l’imagination n’ont pas de limites.
Il a créé un complexe voué aux métiers d’art à La Baie, au Saguenay, autour d’un presbytère de pierre construit en 1868.
D’abord sculpteur sur pierre, il a intégré son travail à l’architecture. Il y a ensuite ajouté la transparence. Puis, il a eu envie de polir les pierres, notamment les fines, qu’il transforme en bijoux.
Chez Touverre, le public assiste au processus du soufflage du verre, devant les fours qu’il a lui-même construits. « En 20 minutes, je fais un béluga, par exemple. Le verre soufflé, c’est une technique qui commence et finit très vite. »
Il crée des éléments de la faune locale – des oies blanches, des colibris, des harfangs des neige. Il produit aussi et le classique du Saguenay : des bleuets.
Son complexe touristique héberge deux économusées dans des bâtiments distincts, la production du verre soufflé et le polissage de pierre. « Deux économusées à la même place, c’est plutôt rare », dit-il.
L’immersion dans cet univers commence avant même d’entrer dans les ateliers. Tout autour de la propriété, des sculptures créées à partir de pierres et des blocs de verre récupérés de la rénovation du presbytère sont installées. Il y a aussi un jardin géologique. Les idées continuent d’affluer. « Je suis en train de réaliser plein plein d’idées qui me viennent à la tête », lance l’artiste dans un tourbillon.
Économusée du distillateur, Saskatchewan
Barb Stefanyshyn-Cote aime bien paraphraser Jackie Kennedy : « Dans le chaos ambiant, tout le monde devrait avoir accès à la beauté. »
La beauté, c’est peut-être de goûter un vrai bon gin, un vrai bon whisky, dit-elle. Ou de se promener dans de grands champs de fleurs, au cœur d’une vallée pittoresque de la Saskatchewan.
Autour de ladistillerie Black Fox, tout reverdit à la mi-mai. À la mi-juin, 3000 pivoines fleurissent. Suivent les vivaces, les annuelles, puis 52 000 glaïeuls. Les champs de grains vivent aussi au rythme des saisons.
Barb et son mari, John Cote, tous deux des agriculteurs de 5e génération, se sont retrouvés à la croisée des chemins, il y a quelques années : agrandir leur ferme de 5000 acres ou se réinventer. Ils ont vendu la ferme familiale et ont ouvert Black Fox Farm & Disitillery en 2015.
« Nous faisons tout, de la culture à la dégustation. »
Ils cherchent à rebâtir un pont entre l’agriculture et la consommation. Maintenant, seulement 3 % de la population canadienne vit de l’agriculture, fait valoir Barb. « La raison d’être de Black Fox, c’est de préparer un produit qui connecte les gens aux champs. Nous racontons une histoire qui reconnecte les gens à toutes les étapes de l’agriculture.»
Black Fox Farm and Distillery
Black Fox Farm and Distillery
À côté, les champs de fleurs sont autant un festin pour les yeux que l’occasion de parler de l’agriculture, des semences et de la sélection végétale.
Au cœur de la distillerie, on présente le processus de sélection du grain et de la production avant de passer à la dégustation. L’hiver, Black Fox propose une expérience hivernale extérieure qui conjugue une visite de la distillerie, l’observation du ciel nocturne et la dégustation de cocktails chauds, près d’un feu. L’été, il est possible d’aller aux champs pour cueillir des fleurs, pour ajouter de la beauté au chaos.
Lisez notre article sur Black Fox Farm & Distillery: Spirits on the Prairies.
Espace patrimoine d’élevage bovin, Alberta
« On a toujours perçu l’Ouest comme un lieu d’aventure, avec des animaux et de grands espaces », explique Adam Charbonneau.
Un sentiment de liberté nous envahit dès qu’on entre à River Ranch, à Saint-Paul, en Alberta, le ranch qu’il exploite avec son épouse Crystal.
C’est une histoire de famille. Le grand-père d’Adam est parti de Sainte-Rose-de-Laval, au Québec, pour s’installer dans le nord de l’Alberta, où il a ouvert un ranch. Adam Charbonneau est rancher de 3e génération. Crystal, elle, est la 4e génération d’une famille qui se consacre à la terre.
Ils pratiquent l’élevage durable. Ils envoient les troupeaux dans des fourrages vivaces. Ils croient fermement en la symbiose entre le troupeau et la terre.
Il y a deux ans, les Charbonneau ont décidé d’ouvrir les portes de leur monde au public.
« Les gens peuvent faire un peu ce que l’on fait tous les jours : monter à cheval. Et juste faire partie de cet univers. »
Le rendez-vous est donné dans la grange, qui abrite les chevaux et les troupeaux. Les Charbonneau y ont aménagé un espace d’interprétation. C’est le point de départ de l’excursion à cheval, qui mène à travers les collines et les vallées, avec des panoramas à perte de vue.
« Je leur montre le ranch, je leur parle des pratiques que nous préconisons pour engraisser notre terre. »
Certaines personnes choisissent l’excursion de deux jours, et passent la nuit dans ces grands espaces de liberté albertains, sous les étoiles, près du troupeau et des chevaux. D’autres préfèrent faire une sortie à cheval de quelques heures ou simplement de visiter la grange et d’apprendre à manier le lasso.
Dans les murs des Économusées, il y a des rencontres, des conversations, des échanges. Il y a aussi des produits, façonnés à la main par des artisans, par le savoir-faire local et le patrimoine.
Andréanne Joly
Andréanne Joly explore les francophonies canadiennes — des destinations riches et singulières depuis 25 ans. Elle le ferait encore pendant 100 ans, tant la beauté et la diversité de ces destinations l’émerveillent. À titre de journaliste, elle collabore régulièrement au magazine Northern Soul, au journal L'Express de Toronto, au blogue touristique NorddelOntario.ca et avec l’Alliance du tourisme culinaire. Elle est l'une des quatre autrices du livre «En train au Canada», paru en 2025 chez Gallimard.
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