Sous l’influence de la nature

Comment l’immersion en forêt peut transformer notre façon de vivre et de voyager

Video: Vancouver Island; Destination British Columbia

Video: Vancouver Island; Destination British Columbia

Les études donnent froid dans le dos. Les adultes passent plus de temps dans leur voiture qu’à l’extérieur. Seul un adolescent sur dix prend l’air tous les jours. Pourtant, la nature a des incidences directes sur l’humeur, le stress, la performance cognitive et le système immunitaire.

Des forêts spectaculaires s’élèvent au Canada. Qu’est-ce qu’on attend?  

Tara Tiger Brown a toujours vécu intensément. Cette Vancouvéroise a grandi en faisant du vélo de montagne et de la planche dans les Rocheuses, avant de partir à l’aventure à Los Angeles puis à Tokyo.

Le bourdonnement constant de la capitale du Japon – sa densité, son rythme, son animation tapageuse – la sur-stimulait. Elle a voulu faire table rase après avoir lu « The Nature Fix » de Florence Williams. Elle s’est lancée dans une expérience monastique d’une semaine dans les montagnes.

« Je ne pouvais pas parler de la semaine. Je montais et descendais la montagne tous les jours, parfois dans des conditions météo extrêmes. Je ne pouvais pas utiliser mes appareils électroniques. Je ne pouvais pas me laver. C’était complètement fou, dit-elle. Mais j’en suis ressortie avec un sentiment d’équilibre physique et psychologique. Je me sentais vraiment au diapason. »

Tara Tiger Brown; photo by Sean Bonner

Tara Tiger Brown; photo by Sean Bonner

L’expérience a été transformatrice. Elle a décidé d’étudier le shinrin-yoku, souvent traduit par bain de forêt. « Ça me semblait pas mal plus relax », dit-elle. Aujourd’hui, doctorat en poche, elle développe des programmes et guide d’autres personnes qui cherchent aussi l’équilibre en dans la nature.

Le concept moderne du shinrin-yoku naît au Japon, au début des années 1980. Les autorités de santé publique invitent alors les citadins et citadines à s’immerger dans la forêt et à absorber l’air forestier. 

Aujourd’hui, le pays gère des dizaines de bases et de routes de thérapie forestière pour promouvoir la santé et inspirer la conservation de l’environnement.

Le concept de bain de forêt dépasse la randonnée en nature. C’est une invitation à ralentir, à renouer avec ses sens et à se reconnecter.

D’abord, en respirant de façon consciente, en écoutant les feuilles qui dansent dans le vent et le ruisseau qui coule, en remarquant les textures du tapis forestier, sous ses pieds, et la lumière qui traverse la canopée.


La pratique a dépassé les frontières. Elle s’est implantée au Canada, qui compte plus de 9% du couvert forestier de la planète. 

La pratique de l’immersion en nature ne dépend pas d’une désignation formelle. Tout endroit où vous pouvez vous plonger, de façon attentive, dans la nature, est propice à la pratique. Les parcs nationaux, les parcs provinciaux ainsi que les zones de conservation abondent au Canada - c’est donc une solution à portée, lorsque vous visitez une nouvelle région. De nombreuses options s'offrent aux personnes qui souhaitent être accompagnées dans leur démarche. 

En Ontario, on peut se diriger vers le parc provincial MacGregor Point, où Parcs Ontario a aménagé un sentier de sylvothérapie autoguidé, le premier du genre en Ontario.

La ville de Markham a désigné des sentiers, notamment à Rouge Valley, pour reconnecter avec la nature.

Les parcs de la Colombie-Britannique ont aussi des initiatives semblables, certaines dirigées par Tara. Parcs Canada promeut l’immersion en nature, par exemple au parc Kejimkujik en Nouvelle-Écosse, où les éléments de la forêt et les connaissances des Micmacs sont transmis dans des sentiers d’interprétation.

Tara suit toujours quelques principes phares, pour l’immersion en forêt.

Choisir un endroit où l’on se sent en sécurité est la première clé. « Avec quels éléments vais-je interagir : des êtres humains, des animaux, l’environnement en soi? » Il faut aussi un sentier sécuritaire en fonction de ses besoins de mobilité. »

L’accessibilité est aussi importante que l’atmosphère, dit-elle. 

Il faut trouver un endroit qui répondra à ses besoins, mais aussi qui sera facilement accessible, rappelle-t-elle.

Des éléments tels une bonne biodiversité et une faible pollution sonore optimisent l’expérience, mais chaque expérience de bain de forêt se révèle très contextuelle, somme toute. Tout dépend de l’écosystème, de la culture régionale, de la quête de la personne qui le guide.

Dans la forêt, il faut être attentif à tous ses sens.Tara donne quelques exemples : «Je vais observer quelque chose de très petit, la plus petite chose que je vais voir sur cette écorce, ou encore je vais lever la tête et regarder la canopée», cite-t-elle. «Il faut vraiment penser utiliser ses sens dans cet environnement.» 

Comme guide, elle a constaté que plusieurs personnes sont simplement déconnectées de leurs sens. 

Pour simplifier le processus, certaines personnes font appel à un guide. Pas besoin de réfléchir à l’expérience : il suffit de se présenter.

Le guide les aide et les dirige, pas à pas, afin d’éveiller leurs sens. 

« Peut-être que tu ne peux même pas penser à goûter l’air, à toucher une feuille. Peut-être que tu ne sais pas si c’est sécuritaire de toucher à une telle feuille, parce que tu ne connais pas la forêt. »

L’expérience peut être partagée ou solitaire. 

« Parfois, on a simplement besoin de solitude. Quand on a besoin de s’éloigner des autres, quand on est trop occupé au travail, parfois, ça vaut la peine d’essayer d’aller marcher seul, un peu. »

La météo n’a pas à nous arrêter, au contraire. L’hiver, par exemple, la forêt est tout aussi belle - peut-être même plus. Au cours de ses recherches, la guide vancouvéroise a constaté l’effet apaisant du son des pas dans la neige et celui de l’absorption de la pollution sonore par la neige. En plus, l’hiver, les parcs sont généralement moins fréquentés et il y a moins de voitures qui circulent autour. On voit plus facilement les traces des animaux qui habitent la forêt. 

« C’est tout simplement paisible. »

Quinze minutes dans la nature réduisent déjà les émotions négatives — la colère, la confusion, la tension, la fatigue et la tristesse, par exemple.

Quinze minutes de plus, et la nature aura stimulé les émotions positives, accru la concentration et restauré l’attention. Une immersion d’une heure ravive doucement la mémoire à court terme. L’amygdale se détend, et les sentiments de peur et de menace s’estompent.

Efficace, quand même.

Tara a trouvé une étude particulièrement parlante. Elle comparait la diminution des taux de stress chez des personnes qui venaient de répondre à un questionnaire exigeant. Les personnes qui devaient regardé un toit vert pendant 40 secondes ont relaxé plus rapidement que celles qui devaient regarder un mur.

Le simple fait de voir du vert, de la neige, des cours d’eau, des papillons ou des oiseaux est bénéfique. C’est vrai en voyage, mais c’est tout aussi vrai au quotidien.

Trouvez un arbre. Visitez un parc enneigé. Écoutez les oiseaux.

« Ça va tellement vite. Même pas besoin de passer des heures dans la forêt », rappelle notre guide.

Mais… pourquoi pas.

Andréanne Joly

Andréanne Joly explore les francophonies canadiennes — des destinations riches et singulières depuis 25 ans. Elle le ferait encore pendant 100 ans, tant la beauté et la diversité de ces destinations l’émerveillent. À titre de journaliste, elle collabore régulièrement au magazine Northern Soul, au journal L'Express de Toronto, au blogue touristique NorddelOntario.ca et avec l’Alliance du tourisme culinaire. Elle est l'une des quatre autrices du livre «En train au Canada», paru en 2025 chez Gallimard.